vendredi 24 septembre 2010

La liberté de la conscience (Abhinavagupta par David Dubois)





"Lors donc qu'on réalise: "Moi, sujet conscient, j'existe maintenant, mais je n'existais pas auparavant", cela implique un souvenir de ce temps passé; et ce souvenir, à son tour, implique l'expérience directe de ce temps. Ainsi se trouve réfutée (l'opinion) du sujet conscient (profane) selon laquelle il n'a pas existé et ne s'est pas manifesté dans le passé ( mais seulement a partir de la date de "sa" naissance). Dire : " A l'époque de l' Avatar Rama, je n'existais pas" c'est affirmer (indirectement) sa propre expérience directe de ce temps. Direz-vous que la connaissance de ce temps nous est procurée par la tradition religieuse ( et non par l'expérience directe) ? - Mais la Tradition elle-même suppose l'existence de celui qui a connu (ces événements) et les relate...- Sans doute, mais ce sujet conscient était Valmiki (auteur de l 'Epopée de Rama) et non quelqu'un de notre époque! - Objection pertinente...mais cela même démontre l'existence du Sujet qui se ressaisit éternellement comme Je ! (En effet), ce sujet connaissant est, en vérité absolue, unique. (Mais) multiples et distincts sont les corps, leurs composants, les souffles et les intellects. C'est en raison de cette multiplicité que l'on parle (vulgairement) du sujet connaissant comme étant multiple (et comme ayant un début et une fin dans le temps). La vérité est donc, finalement, qu'a l'époque (de Rama), seul mon corps d'aujourd'hui n'existait pas (encore. Mais j'étais présent en tant que conscience de Rama et autre personnes)".



"Supposons qu'il y ait un moyen pour parvenir à la connaissance parfaite du Soi. Cette voie serait la connaissance elle-même. Car, à quoi bon mettre en lumière ce qui est apparent par soi ? Et comment autre chose pourrait le mettre en lumière ?

La réalité de la conscience est évidente. Dès lors, à quoi bon ces stratagèmes à son endroit ?

De même, ceux qui désirent discerner l'essence du Soi par un moyen direct sont semblables à des imbéciles qui veulent éclairer le soleil de la conscience avec une luciole. Tous ces moyens qui sont extérieurs ou que l'on croit intérieurs, tout cela n'est que le Soi qui est lumière, le propre corps de Shiva. Bleu, jaune, bien-être et autres phénomènes : voilà Shiva, pure lumière ! En cette suprême non-dualité qui est lumière, qu'y a-t-il d'autre ?

Car même s'il y a une relation de moyen à fin, celle-ci ne peut être que lumière elle aussi. "Cela est dualité", "ceci est la différence", mais aussi "cela est la non-dualité" : voici le Seigneur suprême, corps de pure lumière qui brille ainsi."

ABHINAVAGUPTA




(...)L'apparaître n'est pas d'une autre nature que l'Acte de conscience qui le vise. Les deux sont, de fait, inséparables. La lumière qu'est la Manifestation est consciente d'elle-même. Ainsi, bien que tout existe toujours en cette Présence, sa conscience lui permet de mettre en avant tel ou tel aspect particulier. Mais l' Apparaître n'a aucune apparence en propre, à l'image d'un ciel sans nuage. De la sorte, tout peut apparaître en lui. Par conséquent, des formes peuvent en lui coexister "sans confusion", comme en un miroir. Telle est la "plénitude" que conçoit Abhinavagupta. La dualité ne contredit pas l'unité, car au fond, cette unité n'est pas une "chose", une substance qui viendraient recouvrir les phénomènes comme une fresque cache un mur.

David DUBOIS


"Cet Apparaître (qu'est le Seigneur) est ce qui confère son apparence à toute chose. Rien n'est autre que lui, sinon cette chose (autre que lui) n'apparaîtrait pas. De cette façon, le suprême Seigneur dont la liberté est sans entraves fait apparaître dans le firmament de son propre Soi tout l'immense déroulement des émanations et résorptions cosmiques. Comme en un clair miroir apparaissent sans se confondre sans se confondre la terre, l'eau, et autres (formes), de même, en cet unique Seigneur de pure conscience, (apparaissent) tous les aspect possibles".

"En réalité, aucune des parties n'est utile ! En effet, la forme propre du (Seigneur) est sans forme (propre) car il n'est pas délimité. Bien que (l'on parle de) "méthode" pour (réaliser le Seigneur), il s'agitn (en fait d'une) "non-méthode" puisqu'il n'y a (en elle) ni rituel ni suppression des activités mentales. Ce navire va par vents faible, sans inspiration ni expiration. Il conduit ainsi l' âme à travers le vaste océan de la dualité, alors même que l'esprit se plonge dans le nectar des objets des sens. Une citrouille ne peut être peaufinée tant qu'elle n'a pas été imbibée d'eau. De même, certains bloquent le cours naturel de l'esprit comme si c'était un cheval (sauvage à dompter). Parce qu'ils cherchent à le briser, il se met à courir dans des voies contraires. Pourquoi (ces difficultés)? (Parce que ceux qui prônent l'effort n'ont pas compris que) généralement, l'esprit peut se délecter même de la douleur, et il arrive qu'il se dégoûte du bien-être ou de la connaissance ! C'est seulement par un détachement nonchalant que les activités des facultés (mentales et sensorielles ordinaires) sont anéanties. Au contraire, tant que l'on s'acharne à les contrôler, elles se rebellent ".

ABHINAVAGUPTA